La construction Européenne et les Etats-unis, Christian Casper.

Le 10 janvier 2016

 

« Après les désastres des deux guerres mondiales de la première moitié du XXe siècle, la construction européenne avec pour objectif final l’unité de l’Europe semblait s’apparenter « à une force profonde » (Pierre Renouvin), sur laquelle il convient désormais de s’interroger, car elle n’a pas encore tenu toutes ses promesses, même si elle en a accompli une fondamentale : la paix. En outre, si le choix de l’unité a été un acte politique, donc contingent, il a manifesté aussi des aspirations humanistes puisées au sein des grands courants de pensée démocrate-chrétien, socialiste et libéral. » Gérard Bossuat).

Toutefois, le succès de l’unité européenne n’était pas inscrit nécessairement dans les prémices de l’après-deuxième guerre mondiale.

Une Europe en ruines, meurtrie, moralement très atteinte, idéologiquement divisée entre libéraux et collectivistes paraissait incapable de rebondir autour de convictions partagées.

Dans ces conditions, l’Europe qui allait naître ne pouvait pas résulter d’un mouvement  populaire comme c’est le cas avec les révolutions.

La construction européenne est un produit de la guerre froide

La construction européenne est indissociable de la guerre froide. Elle en est le produit.

Les deux  piliers de cette construction sont américains avec, d’une part, le plan Marshall (1947) et l’aide financière qu’il a apportée aux Etats européens occidentaux et l’Alliance atlantique (l’OTAN en 1949) qui leur a donné une assurance en matière de défense.

En effet, face à la menace du communisme et de l’URSS, l’unité européenne de l’Europe, réduite à l’Europe de l’Ouest, est voulue par les États-Unis plus que par les Etats européens eux-mêmes.

En effet, une moitié de l’Europe, même unie, reste faible et ne peut faire courir de risque au leadership américain. En revanche, elle est de nature à freiner les ambitions de l’URSS en conduisant une politique d’endiguement.

L’Europe en voie d’unité est donc atlantiste et sans ambition sur la scène internationale. La guerre froide a été un facteur d’unité décisif, sans être pour autant un facteur d’autonomie pour l’Europe.

L’Europe unie naît, par la force des événements, sous le signe de l’assistance financière et de la protection militaire des Etats-Unis.

Le Plan Marshall ne fut pas seulement une aide économique et financière. Les Etats-Unis obligèrent des nations à coopérer tout en assurant la stabilisation politique de l’Europe et son développement économique.

Mais il n’a pas créé l’unité européenne à laquelle rêvaient les Américains et certains autres pays.

Les Américains se proposaient de favoriser une nouvelle Europe. La différence de conception entre les américains et les européens était énorme. Aux conceptions étriquées des Français d’une Europe limitée au Benelux et à la France, les Américains opposaient une Europe comprenant l’Allemagne, la France et les autres !

Les Français voyaient mal (sauf Jean Monnet) l’Allemagne participer à égalité à l’aventure européenne. Le débat de fond était le degré d’autonomie des Européens face aux Américains.

Il s’agissait de savoir si cette dépendance était compatible avec l’idée que la France se faisait de son rôle dans le monde et en Europe. Le rapport de forces était tel que la position américaine finit par prévaloir.

Mais il ne faut pas se tromper. Si les EU voulaient l’unité de l’Europe de l’Ouest face à l’URSS, l’aide américaine était de nature par son ampleur (13 milliards de dollars de prêts ou de dons, en argent ou en nature soit l’équivalent d’environ 170 milliards de dollars actuels) et sa durée (4 ans, jusqu’en 1952) à contribuer également au développement de son économie.

Lucide, Robert Marjolin a déclaré : 

« le Plan Marshall fut moins un geste purement désintéressé qu’un acte suprêmement intelligent ».

L’autre pilier fut la création de l’OTAN dont l’article 5 du traité de Washington stipule :

« une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties et que, dès lors, chacune d’elle assistera la partie attaquée en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée ».

La modernisation économique

L’Europe était fascinée par l’organisation industrielle américaine, tout en la redoutant, et par le développement de la consommation populaire aux États-Unis.

Avec la fin de la guerre, le temps des grands ensembles économiques semblait venu en Europe. Aussi, forts de cette certitude, les milieux économiques européens libéraux réclamaient-ils l’ouverture d’un grand marché économique européen. De plus, dans les années 50, les européens furent pris après des années de restrictions par une frénésie de consommation et par « la culture hollywoodienne ».

L’intégration européenne ne peut ignorer l’option libérale : le marché commun sera ouvert et  libéral à l’intérieur en déverrouillant un vaste réseau de frontières. Mais pour les EU, les efforts effectués pour réaliser l’unité européenne sont une étape vers la libération générale des échanges qui sera conduite dans le cadre du GATT (désarmement tarifaire) auquel succédera l’OMC.

La sécurité des États-nations

Une autre raison de faire l’unité de l’Europe était d’aider des États très affaiblis à se relever.

Dans le système des relations internationales de la fin du vingtième siècle où les grands États européens ne peuvent plus être des acteurs mondiaux déterminants, l’unité de l’Europe était susceptible de leur donner du poids dans les affaires du monde dans la mesure seulement où cette unité se concrétiserait.

Des institutions originales mais non fédérales : l’Europe est une confédération d’Etats

Succédant à la CECA, à l’Euratom (un « accident fédéral »), à la CEE devenue la CE, l’UE et ses institutions sont devenues la colonne vertébrale de l’Union européenne en 1992.

L’originalité de cette construction réside dans les limites de ce que les dirigeants d’Etats-nations pouvaient accepter dans la mesure où ils ne veulent pas, eux et leur peuple , se fondre dans une Europe fédérale ou politique. De ce fait, la construction européenne a traversé des crises, comme la crise de « la chaise vide » en 1965 portant sur la politique agricole commune, mais dont la plus grave a certainement été celle de la CED (1954) dont l’échec est imputable à l’improbable alliance des gaullistes et des communistes.

Par la suite, la France a développé une force nucléaire autonome tandis qu’il n’a jamais été pas dans les intentions des partenaires (et notamment de l’Allemagne qui a rappelé son attachement à l’OTAN lors de la ratification du traité de l’Elysée), abrités par le parapluie américain, de créer une défense européenne qui lui soit propre.

Ces crises ont été surmontées au prix de compromis. Cependant le verrou du vote à l’unanimité est toujours présent dans les domaines les plus sensibles de la souveraineté nationale comme celui de la défense.

Les limites de l’Union européenne

Elles sont au nombre de deux :

– La plus sérieuse de ces limites est que la construction européenne n’est pas issue d’un mouvement populaire d’où un déficit démocratique qu’elle peine à combler en dépit de progrès notables.

– La deuxième réside dans le fait que faute d’une réelle unité, populaire et institutionnelle, l’Europe souffre d’un grave handicap vis-à-vis des grands Etats de ce monde, dont les EU qui gardent une grande influence, dépassant celle de l’influence militaire, dans les affaires de l’UE. Ce pays sait utiliser unilatéralement l’arme de l’extra-territorialité quand il l’estime conforme à ses intérêts nécessaires. Citons les lois Holms-Burton, d’Amato-Kennedy et  Foreign Account Tax Compliance Act.

Si on ne doit pas cependant sous-estimer que l’objectif d’une entente entre Européens dans le respect des originalités nationales a été atteint, désormais un autre objectif devrait s’imposer en particulier. dans le domaine le plus régalien qui soit : celui de la défense.

La construction européenne doit-elle se poursuivre dans le cadre de l’OTAN ?

Après la chute du Mur de Berlin et la dissolution du Pacte de Varsovie (COMECON) le 1er juillet 1991, on pouvait logiquement penser que l’Alliance Atlantique n’avait plus de raison d’être. Ce ne fut pas le cas.

Certes, les EU ont voulu se servir de l’OTAN et pousser leur avantage vis-à-vis de l’ex-URSS.

Mais très tôt, il est apparu qu’aucun Etat membre de l’UE ne souhaitait renoncer à l’OTAN et à son principe de défense collective.

Quant aux pays d’Europe centrale et orientale, dès qu’ils eurent retrouvé leur indépendance, ils ont été en quête de sécurité et de protection face à la Russie et ils ont demandé à adhérer à l’OTAN.

Dès janvier 1994, les dirigeants de l’OTAN réaffirmèrent que l’Alliance atlantique restait ouverte à l’adhésion par d’autres Etats européens et qu’ils envisageaient favorablement un élargissement à l’Est.

La Hongrie, la Pologne et la République tchèque furent  invitées à entamer des pourparlers d’adhésion et celle-ci devint officielle le 12 mars 1999, c’est-à-dire 5 ans avant leur adhésion à l’UE (il est vrai que la reprise de l’acquis communautaire ne pouvait pas se faire en quelques mois).

En 2015, 22 des 28 Etat-membres de l’UE sont membres de l’OTAN dont les plus grands d’entre eux : Allemagne, France, qui a rejoint récemment son commandement intégré, Royaume-Uni, Italie, Espagne. Outre Malte et Chypre, seules l’Irlande, l’Autriche, la Suède et la Finlande ne sont pas membres de l’OTAN. Notons enfin que l’Albanie est membre de cette organisation et que le Montenegro vient de recevoir un agrément pour négocier son adhésion à l’OTAN ce qui assurerait à cette dernière une longue continuité territoriale de la Slovénie à la Grèce…

Gageons qu’il n’en sera pas de même pour la Serbie, cette terre slave sauf à vouloir provoquer « l’ogre russe ».

L’Europe de la défense en est encore à des prémices car elle reste inscrite dans une logique de complémentarité vis-à-vis de l’OTAN. L’article 46.7 du  traité de Lisbonne, le dernier en date des traités qui se sont succédé, est clair :

« Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies. Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres.

« Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en oeuvre. »

Tentons d’identifier les principales raisons de fond qui freinent l’émergence d’une Europe de la défense.

La première est la disparition d’une menace militaire clairement identifiée. La disparition au début des années 1990 du bloc soviétique aurait privé l’UE d’ennemi. Ce constat est moins pertinent depuis que la doctrine de la Russie en matière de politique étrangère et de défense repose sur le concept « de l’étranger proche ».

La seconde tient au défaut d’articulation claire entre l’Europe de la défense et l’OTAN. Pour beaucoup d’Etats-membres de l’UE, la défense de l’Europe c’est l’OTAN et l’OTAN ce sont les EU.

Paradoxalement, l’assurance que peut procurer l’OTAN à l’Europe a pu rendre inutile l’idée même d’une défense européenne autonome tandis que pour les EU, l’OTAN c’est l’Europe.

Le risque de déclassement stratégique de l’Europe : l‘Europe désarme mais le monde réarme.

En 2014, les dépenses militaires mondiales totales ont été de 1 630 milliards de dollars. De cette somme 35 % ont été dépensés par les États-Unis qui occupent de très loin la première place, 18,4 % par l’UE (ce taux était de 30 % en 2001), 9 % par la Chine et 4 % par la Russie, les dépenses de ces deux pays étant en forte hausse.En 2015, le budget de défense de la Chine devait dépasser le total cumulé des dépenses de défense des huit premiers pays européens.

Une défense commune européenne apparait budgétairement hors de portée à court et moyen terme en raison des séquelles de la crise économique et budgétaire et des priorités politiques des Etats-membres de l’UE (financement de l’Etat-providence etc.) qui ont conduits toutes les nations européennes, y compris le Royaume-Uni et la France, à effectuer des coupes importantes dans leur budget de défense.

Il n’en reste pas moins que les Etats membres de l’UE consacrent encore environ 175 milliards d’euros par an pour la défense et ont 1,5 millions d’hommes sous les drapeaux. Malheureusement, l’efficacité de ces dépenses est fortement amoindrie par les duplications et la dispersion des forces et des équipements entre les vingt-huit pays membres.

Il n’est enfin pas sans intérêt de mentionner l’article 11 de la Constitution de l’Italie qui stipule :

« l’Italie répudie la guerre… comme mode de solution des différents internationaux ». Il n’est pas de nature à faire consentir ce pays à investir dans le domaine militaire !

L’évolution de la politique américaine

Deux grandes évolutions marquent la politique américaine au cours des dernières années. La première, bien identifiée désormais, est celle dite du « pivot vers l’Asie-Pacifique » qui est une évolution très probablement de long terme. La deuxième est celle que l’on pourrait qualifier de « fatigue expéditionnaire » résultant des interventions en Irak et en Afghanistan.

Ces deux évolutions se conjuguent et se confortent : il est de plus en plus difficile pour des dirigeants américains de justifier vis-à-vis du Congrès et de leur opinion publique des dépenses militaires au profit des Européens, alors même que ceux-ci ne semblent guère menacés et qu’ils  font peu d’efforts en faveur de leur défense commune.

Le monde change.

On assiste depuis quelques années à une volonté de faire resurgir de vieux Empires : Empire tsariste sous l’égide du Président de la Fédération de Russie, Empire chinois sous la férule du parti communiste, Empires ottoman et perse sous celles de son Président pour le premier et d’un régime mêlant religion et démocratie pour le second.

Cette résurgence d’une référence à d’anciens Empires est accompagnée d’une importante augmentation des budgets militaires de ces pays et d’ingérences dans leur environnement proche où ils cherchent à rétablir leur influence passée.

De création trop récente, les Etats-Unis n’ont pas une culture d’empire mais ils sont une nation où le patriotisme est particulièrement fort ; ils ont également une culture de la puissance qui tend parfois à être hégémonique.

La Russie, cette si proche voisine, est actuellement en plein traumatisme post-impérial.

Le recul de celle-ci en termes de puissance relative au XXIesiècle, à l’issue de l’effondrement extrêmement brutal de l’URSS, et la très grande proximité de pays désormais membres de l’OTAN, ne la prédispose pas à accorder de la considération à des États voisins de taille beaucoup plus restreinte que la sienne, d’autant que ceux-ci ont joué un rôle dans le processus d’éclatement de l’Empire russe.

A cette considération, on doit ajouter la passion russe pour le rang, qui conduit à évaluer en permanence « lequel est le plus fort ». Adepte à l’intérieur de « la démocratie souveraine » et à l’extérieur de la doctrine de « l’étranger proche », cette dernière doctrine étant partagée par une opinion publique dont le nationalisme est exacerbé, le Président de la Fédération de Russie s’encombre peu des règles du droit international.

La Russie est intervenue brutalement en Ukraine (dans l’est de ce pays et en Crimée qu’elle a annexée). Cette intervention dans un pays situé à la fois dans le voisinage commun de la Russie et de l’Europe et limitrophe de l’OTAN a entraîné la mise en oeuvre de sanctions économiques par l’UE. On peut douter de leur efficacité.

Dès lors se pose à l’Europe l’interrogation suivante : doit-elle être indépendante ou soit se maintenir  dans sa situation sous protectorat américain, soit adapter sa politique de partenariat et de coopération avec la Russie qui a notamment d’abondantes ressources énergétiques dont certains pays membres de l’UE ont besoin ?

Dans la mesure où on ne peut pas dissocier ce qui se passe à l’Ouest de l’Europe de ce qui se passe à l’Est, il lui faudra peut-être abandonner sa frilosité et faire sienne une realpolitik ce qui supposerait qu’elle veuille disposer de la maîtrise de son destin.

Christian Casper, janvier 2016

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *