La crise grecque, la crise de l’euro, la crise de l’Union Européenne ?, une conférence donnée par Jean-Loup Kuhn-Delforge à Paris le 9 mai 2017

Ancien ambassadeur de France en Grèce Jean-Loup Khun-Delforge, ancien élève de l’ENA, débute sa carrière en 1977comme sous-préfet. Chargé de mission au secrétariat général du gouvernement de 1981 à 1987, il rejoint le ministère des Affaires étrangères et prend les fonctions de chef de la division politique du gouvernement militaire français de Berlin. De 1989 à 1991, il est, au Quai d’Orsay, sous-directeur des droits de l’homme et des questions humanitaires et budgétaires des Nations-Unies et des organisations internationales. Il est premier conseiller à l’ambassade de France à Prague de 1991 à 1994 puis conseiller culturel à l’ambassade de France à Berlin jusqu’en 1997. Après divers postes, il a été ambassadeur de France en Grèce de 2011 à 2015.

La Grèce, notre mère… En 2010, l’Union européenne (UE) a connu la crise des dettes souveraines qui a affecté plusieurs États membres et en 2015 celle de Schengen. Quant à la crise grecque, elle est plus ancienne.

La crise grecque

Une crise politique

La crise, dont celle de la dette souveraine, est spécifique à la Grèce et à son système politique. Depuis son indépendance en 1830, la Grèce a connu une grande instabilité politique alternant influence étrangère « Les Puissance protectrices » au cours du XIXe siècle, royautés, républiques, dictatures, guerres dont une guerre avec la Turquie (1919-1922) et une guerre civile atroce (1944-1949) qui a opposé communistes et pro-occidentaux. Après 1949, la Grèce est devenue un protectorat américain dans le cadre de l’Otan. En 1967, elle a subi un coup d’État des militaires qui sont restés au pouvoir jusqu’en 1974. Pendant toute cette longue période, elle a constamment eu un recours à la dette et elle a été mise deux fois « en défaut de paiement ».

Les Grecs ne se sentent pas tout à fait Européens, ils disent : « Vous, en Europe ». La Grèce est un pays balkanique et méditerranéen. La psychologie grecque est très marquée par l’Orient. En revanche, l’UE, et particulièrement la France, ne voit ce pays que par le prisme de l’Antiquité. Valéry Giscard d’Estaing a justifié l’adhésion de la Grèce à l’UE le 1er janvier 1981 en déclarant : « On ne ferme pas la porte à Platon ! ». La politique intérieure grecque est fondée sur le clientélisme électoral : « les hommes politiques changent, les électeurs restent ».

Une crise économique et financière

La Grèce a toujours été un pays de consommation financée par l’emprunt. Son adhésion à l’UE en 1981 lui a permis d’avoir accès aux fonds structurels. Ceux-ci sont vus comme des rentes permettant de consommer, et l’euro comme une monnaie permettant d’emprunter à taux faibles. Le résultat s’est traduit par un accroissement abyssal de la dette (« cachée ») jusqu’à la crise de 2010. Les ressources économiques de la Grèce sont l’agroalimentaire, le tourisme et les start-ups. À noter que l’Allemagne est le deuxième fournisseur d’armes du pays.

Pour maintenir la Grèce la tête hors de l’eau, trois plans d’aide de l’UE, s’élevant à 250 milliards d’euros, lui ont été octroyés en 2010, 2012 et 2015. Ces prêts sont conditionnels, la Grèce devant s’engager à prendre des mesures d’ajustement, portant en particulier sur le régime des retraites qui permettrait à certains de toucher un dix-septième mois…, ainsi que sur des mesures de redressement, d’ouverture à la concurrence, et sur la réforme de l’État…

Les créanciers, le FMI, le Mécanisme européen de solidarité (MES), la BCE font peu confiance à la Grèce tandis que cette dernière ne s’approprie pas les réformes imposées par des étrangers. Celles-ci font souvent l’objet d’un « window dressing » tandis que les prêteurs, qui sont des financiers, ont le culte du chiffre, du quantitatif. Dès lors, le gouvernement grec préfère « l’austérité » aux réformes, socialement et donc politiquement difficiles à réaliser, qui auraient pourtant une autre efficacité dans la mesure où elles porteraient sur le long terme. Ces réformes devraient porter sur l’État dont les effectifs sont pléthoriques et peu performants, la fiscalité et la justice.

Une crise sociale et morale

Le taux de chômage atteint 23 %, dont 48 % chez les jeunes. 500 000 d’entre eux s’expatrient annuellement, dont 180 000 diplômés de l’enseignement supérieur, souvent d’un excellent niveau, faute de débouchés de qualité. La classe moyenne se prolétarise. Une importante économie parallèle existe. Les retraites et les salaires baissent mais les prix et les impôts augmentent. L’État pratique des coupes dans les budgets sociaux et le service de santé. Et pourtant, la Grèce n’est pas un pays pauvre. Le revenu médian de 10 000 euros/an est nettement supérieur à celui de plusieurs pays membres de l’UE, comme la Pologne avec 5 400 euros/an.

La Grèce souffre de trois maux principaux : l’absence d’État, l’absence de politique nationale à long terme, la corruption. Les services publics sont défaillants et le système de santé publique déficient. Seules fonctionnent les structures médicales des fondations financées par des oligarques. L’enseignement est dans un état médiocre et les livres de classe manquent. Le clientélisme caractérise le fonctionnement de cette société. C’est particulièrement vrai dans la fonction publique.

Les Grecs paient leurs impôts, la retenue à la source aidant. Mais les plus riches n’en paient pas : les armateurs, l’église orthodoxe, etc. Dans un pays où la propriété est très répandue (70 % des Grecs sont propriétaires), la hausse des taxes foncières est durement ressentie. La TVA fait l’objet d’une fraude d’autant plus grande que le code des impôts est imprécis. Ce sont les très nombreux petits commerçants qui y échappent. Faire rentrer l’impôt est difficile car les « les contrôleurs sont proches des contrôlés ».

L’introduction de l’informatique devrait desserrer ce lien. Il y a une absence de textes. La France, experte en la matière, a introduit un code des impôts et des progrès ont été faits ces derniers temps.

La crise de l’Union européenne

La Grèce est l’une des frontières de l’UE. La récente crise migratoire a fait de l’Italie et de la Grèce les premiers pays d’accueil des réfugiés venant le plus souvent de Turquie, celle-ci jouant du robinet de l’immigration pour faire pression sur l’UE. Face à l’afflux de réfugiés, le règlement Dublin II sur l’accueil des réfugiés a été suspendu.

L’UE a sa part de responsabilité dans cette situation dans la mesure où elle oublie « le qualitatif », le long terme dans les réformes qu’elle exige de ce pays. Elle n’a pas voulu voir que la situation réelle des comptes publics grecs était fausse. L’accès de la Grèce à l’euro le 1er janvier 2001 a été une erreur d’autant plus grande qu’aucune période transitoire n’a été prévue. En 2017, la dette de la Grèce s’élève à près de 180 % de son PIB, soit 310 milliards d’euros. Le troisième plan de renflouement négocié en 2015 sur les mêmes bases que les plans précédents porte sur 86 milliards d’euros.

Le FMI voudrait que l’UE prenne une part plus importante en argumentant que la dette grecque n’est pas « soutenable », ce qui est contraire à ses statuts et ce qui agace des pays asiatiques qui se sentent délaissés. Actuellement, le FMI renâcle à débloquer un nouveau prêt qui permettrait à la Grèce de faire face à une échéance de 7,5 milliards d’euros en juillet prochain tant que les Européens ne s’engageront pas à alléger la dette de ce pays tandis que l’Allemagne, en période électorale, veut que le FMI soit toujours partie prenante en raison de « son sérieux ».

L’avenir

Le PIB de la Grèce représentant seulement 2 % du PIB de l’UE, celle-ci peut faire face à cette situation. Si en 2016, la Grèce a dégagé un excédent primaire (hors charges de la dette) de 3,6 %, la question de l’allégement ou de la restructuration, voire de l’effacement de la dette grecque, reste lancinante. Pour la Grèce, il est impensable de revenir à la drachme car les taux d’intérêt frappant sa dette exploseraient. Pour les États membres, qui ont remplacé les banques en tant que les prêteurs, l’effacement de leurs créances serait extrêmement coûteux pour leurs finances publiques (47 milliards d’euros pour l’Allemagne qui se montre intransigeante, 23 milliards pour la France), c’est-à-dire pour leurs contribuables.

 

Jean-Loup Khun-Delforge conclut en déclarant que « nous sommes dans un huis clos familial pesant » du fait que la Grèce ne peut pas se permettre de ne pas emprunter, à des taux extrêmement avantageux, compte tenu du montant de sa dette, d’un taux de croissance très modeste et que les emprunts doivent être remboursés aux prêteurs, à terme…

Notes de Christian Casper (MEP, ARRI) et François Toussaint (ARRI)

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