« La moralité et le marché », une conférence donnée par Jean Tirole le 11 janvier 2016 à la fondation éthique et économie

Le 11 Janvier 2016, la Fondation Ethique et Economie recevait Jean Tirole, Prix Nobel d’Économie, Président de la Toulouse School of Economics, au Palais de l’Institut de France à Paris sur le thème de « La moralité et le marché ». A la suite de cette conférence, Christian Casper nous livre ses réflexions et interrogations.

Si l’économie de marché est désormais largement reconnue pour ses performances, les appréciations sur l’ampleur de ses mérites varient sensiblement d’un pays à l’autre.

C’est ainsi qu’un ancien premier ministre français a pu déclarer :

« oui, à l’économie de marché, non à la société de marché ».

Dans cet esprit, une distinction intéressante consiste à séparer ce qui est du domaine du « marchand » de ce qui relève du « non-marchand ».

Toutefois, cette séparation a ses limites : la pollution, la drogue, la prostitution, la GPA, le don d’organes, l’euthanasie légale etc. relèvent-ils ou non du secteur « marchand » ?

Les réponses à ces interrogations peuvent différer d’un pays à l’autre et dans le temps (en Europe, le mariage homosexuel s’est imposé en un temps bref ; en Afrique, l’idée d’un tel mariage horrifie et la polygamie y est pratiquée de façon consensuelle).

C’est ainsi que la société occidentale a évolué vers la prééminence de la liberté individuelle et du court terme au détriment des institutions traditionnelles qui organisent le lien social.

L’exercice de cette liberté se caractérise par l’hédonisme et par une sorte d’éthique de la permissivité abîmant le lien social. Elle est aussi très exigeante vis-à-vis des services que la société lui devrait.

Phénomène aggravant, associé à la liberté, le marché « anonymise », comme la loi qui n’a pas de visage.

En outre, le marché serait la cause de l’accroissement des inégalités sans pour autant qu’on s’interroge sur les causes de ces inégalités. Le travail, l’effort, la prise de risques méritent récompenses, la paresse, ou plus largement la passivité, non.

Pourquoi culpabiliser a priori les gens riches et excuser les gens pauvres ? Il y a des pauvres dignes, des riches indignes … et réciproquement !

Mais, il est vrai que la vie elle-même est injuste, et ce dès la naissance (et même dès la fécondation) et selon le pays (ou territoire) dans lequel on est né. Dès lors, plutôt que de condamner, il serait plus intéressant d’admettre les inégalités tout en essayant de les réduire pour tenter de préserver, tant dans chaque société qu’entre les territoires, une certaine cohésion sociale permettant ce qu’on appelle « le vivre ensemble ».

La fiscalité est un instrument permettant la redistribution en ciblant les bas salaires, les bas revenus au nom d’une égalité dont la conception et l’étendue peuvent varier selon les majorités politiques du moment.

Le marché est, par essence, un lieu d’échanges. L’échange est un rapport de forces, souvent âpre, même s’il est toujours agréable d’entendre la référence « au doux commerce » de Montesquieu.

L’argent recouvre un champ plus large que la monnaie depuis qu’il s’est dématérialisé avec notamment le recours au crédit qui a été longtemps condamné. L’argent est comme Janus : il peut être source d’avidité, de cupidité, d’avarice mais aussi de générosité. C’est, selon l’adage, « un bon serviteur et un mauvais maître ».

La monnaie est, en revanche, un contrat de confiance social qui se situe à un niveau plus élevé. La monnaie évalue et permet l’échange. Une rupture de la confiance dans la monnaie peut avoir de graves conséquences. On l’a vu avec l’hyperinflation qu’a connue la République de Weimar. Elle a été l’une des causes les plus sérieuses de l’arrivée (légale) d’Hitler au pouvoir.


La mondialisation est un fait. La terre est devenue petite et les frontières épuisées se sont effacées. Les technologies de l’information et de la communication ont envahi la sphère économique et financière et la politique est soumise à la dictature de l’industrie sondagière.

Pour la finance, c’est une aubaine car, tournant déjà vite, elle peut s’exercer en temps réel.

Ayant mis en marche des forces qui lui échappent, elle est devenue, en dépit de quelques règlements internationaux tels ceux issus des Accords de Bâle, hors de contrôle.

L’ingéniosité de certaines banques a accentué cette perte de contrôle. C’est ainsi que la crise financière, dite des « subprime », de 2007-2008 a pu se produire. On peut affirmer que ce n’est pas le manque de professionnalisme, ni le non-respect des règles de conformité qui ont été en cause, mais bien l’honnêteté.

Les Etats, même les plus grands d’entre eux, manquent de compétence, d’outils pour appréhender la finance, ceci d’autant plus que l’espace économique et l’espace politique ne coïncident plus. Ils peuvent également soit être complices – soit être « manipulés » ou manipuler eux-mêmes comme ce fût le cas lors de la crise de la dette souveraine de la Grèce – ou encore, et plus simplement, ne pas respecter les dispositions des traités qu’ils ont signés et ratifiés.

La régulation (terme très utilisé probablement parce qu’il est plus doux que celui de règlement et qu’il est quelque peu ambigu) peut encadrer les acteurs de la finance, mais cela ne résout pas nécessairement la question de l’honnêteté car le régulateur peut lui aussi s’avérer malhonnête.

Les codes de conduite ou d’éthique peuvent être utiles si la conscience inspire la pratique des opérateurs. Mais où est la sanction en cas d’infraction ? Les lois et règlements ont certes un caractère obligatoire mais leur portée est limitée quand ils comportent des failles dans lesquelles on peut s’engouffrer. Le recours à des textes non contraignants a, par définition, une portée limitée.

Quelle que soit la nature juridique des textes encadrant les actions humaines, seule la sanction est susceptible de les encadrer réellement. A défaut, la sanction pourra être sociale dans la mesure où la société a des repères et des convictions, la crainte d’une sanction divine étant devenue marginale.

Il serait cependant erroné de condamner la finance en tant que telle car elle a été un puissant facteur de développement économique et social. Ce sont les comportements qui sont en cause ce qui nous ramène à une morale, à une l’éthique du comportement. Or, dans nos modernes sociétés, le saint, le prêtre, le soldat, le héros n’existent plus. On ne construit plus de cathédrales. On se satisfait de les visiter et de les admirer.

Quelques autres considérations :

– Une société gavée de biens de consommation est-elle conduite à l’appauvrissement intellectuel et à l’affaiblissement des comportements éthiques ?

– Après la fin des idéologies dures (communisme, capitalisme) au XXe siècle, on a dit que le XXIe siècle verrait le retour des religions, du « sacré ». Est-ce exact et est-ce une bonne nouvelle ?

– Alors que la durée de la vie humaine continue à s’allonger, les individus ont paradoxalement perdu le sens du temps long.

Benjamin Constant a écrit « la défiance est la rouille de la démocratie » (on pourrait ajouter « de la société ») et « toute constitution est un acte de défiance ».

On mesure à quel point la confiance est le maitre-mot qui devrait régenter les rapports individuels et collectifs. Sans elle, tout est détruit.

Christian Casper, 16 janvier 2016

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