L’Allemagne, la France, et l’Europe: une analyse de Christian Casper

Le 17 avril 2016.

L’Europe instituée dotée de ses 28 pays membres est depuis plusieurs années à la recherche d’un souffle nouveau après les sévères coups de freins que furent :

  • Le rejet par la France et les Pays-Bas, et par référendum, du projet de traité constitutionnel en 2005.
  • L’ouverture, rejetée par une grande partie de l’opinion publique européenne, de négociations d’adhésion avec la Turquie, ce grand pays peuplé très majoritairement de musulmans, en octobre 2005.

Depuis son origine, l’Europe s’est élargie progressivement puis brutalement, sans qu’un effort de pédagogie ne soit effectué, de 15 à 25 puis 27 pays membres et maintenant 28.

Ces élargissements ont évacué la question récurrente des limites (ou des frontières) géographiques de l’Europe et de l’approfondissement de la finalité du projet européen, en s’en tenant à la formule sympathique et un peu vague qui figurait déjà dans le traité de Rome (1958) :

« Une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ».

Puis, la crise financière, importée des Etats-Unis, est survenue en 2007-2008, suivie par la crise de la dette souveraine grecque.

Enfin, la crise migratoire la frappe au cœur de son identité et de ses valeurs tandis que le peuple du Royaume-Uni devra répondre le 23 juin 2016 à la question de son maintien dans l’UE.

Et pourtant, depuis les années 1950 l’UE continue à fonctionner avec globalement le même système institutionnel. Celui-ci, conçu et adapté pour mettre en place un grand marché intérieur, s’appuie sur le triptyque : Commission, Conseil, Parlement européens.

Il s’est cependant adapté à l’élargissement du périmètre de l’UE en inventant de nouvelles procédures à la fois lourdes et compliquées enflant démesurément le volume des traités qui se succédèrent.

L’inventivité des concepts évoqués est immense : « noyau dur », « Europe à deux vitesses, à géométrie variable, à la carte », « coopération renforcée » entre seulement quelques membres de l’UE, et dernièrement « coopération structurée permanente », en espérant curieusement préserver l’unité de l’ensemble. Seule une avant-garde permettrait d’avancer tout en préservant cette unité ; elle est tombée en désuétude.

Si l’euro a constitué une incontestable avancée vers le fédéralisme, les crises mentionnées ci-dessus ont été réglées de façon intergouvernementale : TSCG (1), traité sur le MES (2).

Pourquoi ? Parce que les instruments juridiques n’existaient pas dans les traités. Dès lors, leur règlement était du ressort de la politique c’est-à-dire du Conseil européen et, en son sein, des pays membres les plus influents : l’Allemagne et la France. Ce Conseil, qui est depuis peu une institution, se réunit de plus en plus fréquemment et a, depuis le traité de Lisbonne, un Président permanent qui ne peut que faire de l’ombre au Président de la Commission.

Le « fédéralisme à l’envers » a été une ingénieuse idée permettant d’espérer que, pas à pas, les réalisations économiques permettraient de franchir la marche donnant accès à une Europe politique. Cette méthode ne l’a pas permis. Certes, une politique étrangère et de défense a été amorcée. Concurrente des politiques nationales des Etats qui ont les moyens d’avoir une telle politique, elle peine à être visible sur la scène internationale.

On ne peut pas s’empêcher de penser que le traité de l’Elysée (1963) a constitué une approche plus réaliste dans la mesure où son objectif principal a été de multiplier les échanges politiques et culturels entre la France et l’Allemagne. 

La politique et la culture sont les fondements de toute ambition commune entre des pays et des peuples qui ont reçu en héritage une longue histoire, souvent conflictuelle, mais partagée. La politique permet une vision à long terme tandis que la culture, créant de l’empathie, est un puissant levier d’unité. C’est ainsi que la Germanie devint l’Allemagne.

La grande erreur (« Si c’était à refaire, j’aurais commencé par la culture ») qu’on attribue, semble-t-il faussement, à Jean Monnet, a été de ne pas fonder l’Europe sur la culture.

La culture crée, beaucoup plus que l’économie, une identité commune indispensable pour réaliser une Europe politique.

Les échanges économiques sont, en effet, fondés sur des rapports de force, qui peuvent être paisibles, mais qui séparent plus qu’ils unissent puisqu’on est dans le champ de la confrontation d’intérêts, par essence, égoïste.

Seule la menace, surtout quand elle armée, est de nature à dépasser cet égoïsme et à « fédérer » des peuples ce qui revient à dire que face à la menace la réponse est politique. Or, la Russie, voisine immédiate de l’UE, est encore en plein traumatisme post-impérial.

Après l’annexion de la Crimée, elle pourrait devenir de plus en plus menaçante dans les marches de l’Est si l’UE ne la contenait pas diplomatiquement et militairement, à moins de recourir aux services de la lointaine Amérique.

En 2014, les dépenses militaires de la Russie ont représenté 4,6 % de son PIB tandis que celles consolidées de l’UE ont été limitées à 1,4 % de son PIB. Cet écart, qui se creuse année après année, est plus que préoccupant. Ecartelée entre les Etats-Unis et la Russie, l’Europe est un « soft power ».

Certes, le traité de l’Elysée était centré sur la coopération et non pas sur le lointain objectif de créer une Europe fédérale. Il était cependant de nature à amorcer un processus d’unité politique de l’Europe, compte tenu du poids respectif de ces deux pays.

On connait la suite : l’introduction par le Bundestag d’un préambule dans le traité rappelant l’attachement de l’Allemagne à l’OTAN a dénaturé son idée-force. On peut comprendre les motifs du Bundestag qui, dans un contexte de guerre froide, a estimé que l’assurance américaine était supérieure à celle de la France.

Ce fut cependant une vue à court terme comme celle du général de Gaulle qui savait que l’Allemagne, coupée en deux, était politiquement très affaiblie.

Ces dernières années, les relations entre l’Allemagne et la France ont été déséquilibrées, l’économie allemande étant beaucoup plus performante que celle de la France, faute pour cette dernière d’avoir effectué des réformes profondes dans le domaine économique et social.

Ce déséquilibre n’est pas sans incidence sur l’avenir de l’Europe et affecte même le fonctionnement et donc l’avenir d’une zone euro qui, comptant déjà 19 pays membres, est déjà assez peu homogène.
Mais, présentement et probablement durablement, les sujets d’actualité sont plus politiques : Moyen et Proche-Orient, crise migratoire, relations avec la Russie etc., ce qui rééquilibre la relation entre ces deux pays. Or, comme l’écrit le général Perruche (Fondation Robert Schuman, Avril 2016), 

« n’y aura pas de défense européenne crédible à moyen terme sans une base franco-allemande solide. Le problème est que, jusqu’ici, pour des raisons historiques, les politiques de sécurité et d’emploi de la force en politique étrangère des deux pays sont assez éloignées de même que les processus de décision politique. »

Quelle que soit l’issue du référendum du 23 juin prochain, on n’imagine pas le Royaume-Uni adhérant un jour à une Europe fédérale (que ferait-elle de sa reine ou de son roi ?). Pour que l’Europe soit susceptible d’avancer dans une voie fédérale, il serait temps d’envisager de négocier un Traité de l’Elysée II qui pourrait être soumis à une ratification populaire. L’Allemagne, qui a toujours peur d’elle-même en raison d’un passé encore proche, pourrait ainsi retrouver un rôle politique de premier plan dans un nouveau concert européen qui prendrait le relais de la construction européenne des années 1950.

 Christian Casper,  Mouvement européen-Paris, 27 avril 2016

 

TSCG : Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance

MES : Mécanisme européen de stabilité

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