Une coalition Jamaïque ? par Christian Casper, 15 octobre 2017

Après un voyage à Berlin et dans les Länder de Saxe-Anhalt, Thuringe et de Saxe, du 5 au 10 octobre 2017*, Christian Casper livre son analyse.

 

Tentative d’interprétation des résultats des élections législatives fédérales du 24 septembre 2017, de leurs conséquences sur la politique allemande et sur la relation franco-allemande.

 

I- Analyse des élections

A l’issue de ces élections, M. Stenmeier, Président de la République, a déclaré « de nouveaux murs sont apparus ».

Près de 30 ans après le traité d’unification (1990), et malgré les efforts consentis pour mettre les Länder de l’ex-RDA au niveau de ceux de l’Ouest, un clivage Ouest-Est inattendu est brutalement apparu avec l’émergence d’un parti d’extrême-droite, Alternative für Deutschland (AfD). Alors qu’au niveau fédéral ce parti a réalisé un score de 12,6 % représentant une progression de plus de 7 points par rapport aux élections ce 2013, ce score a dépassé les 20 % dans les Länder de l’ex-RDA, atteignant même 27 % en Saxe. A ce score, il faut « ajouter » celui de Die Linke, parti d’extrême-gauche, qui a sensiblement dépassé dans ces Länder celui stable au niveau fédéral de 9 % des suffrages.

On notera cependant que l’AfD a réalisé dans la riche et fière Bavière un score qui a ramené celui de la CDU – CSU (la CSU est la « filiale » locale de la CDU) à 38 %, soit un score en forte baisse par rapport aux élections législatives antérieures où la CSU a souvent obtenu à elle seule la majorité des suffrages.

Au vieux clivage traditionnel opposant l’Allemagne du Nord, luthérienne, et l’Allemagne du Sud, catholique, est venu s’ajouter un clivage Ouest-Est. Si la différence entre leurs performances économiques sont encore sensibles (taux de chômage de 9 % dans les anciens Länder de la RDA, la moyenne nationale se situant à moins de 5 %, revenus des ménages inférieurs d’environ 20 % ), elles ne sont pas suffisantes pour expliquer ce phénomène.

Si le vote AfD est beaucoup plus complexe à interpréter que celui du vote FN en France, on peut se risquer à tenter de trouver des causes.

A une Allemagne de l’Ouest libérée du joug nazi depuis plus de 70 ans par les alliés des pays démocratiques, violemment anticommuniste, imprégnée de culture américaine, considérant que l’OTAN reste le pilier de sa sécurité, attachée au libéralisme économique s’oppose une Allemagne profondément imprégnée par la culture allemande classique (Bach, Goethe, Schiller notamment ont eu de fortes attaches avec Leipzig, Weimar etc.) et enracinée dans la terre natale.

D’autre part, cette Allemagne n’a été libérée du joug soviétique que depuis moins de 30 ans. Si le régime de l’ex-RDA a pu imposer des contraintes considérables, en particulier dans le domaine des libertés publiques, celui-ci n’a pas eu que des défauts : absence de chômage, nombreuses crèches, travail des femmes, logement, prestations sociales.

Comme l’a dit une dame âgée rencontrée dans une église à Halle « la liberté, c’est compliqué, mais c’est mieux qu’avant ».

Et puis, contrairement à ce qui s’est passé en France, l’unité politique en Allemagne a été réalisée tardivement et le particularisme des Länder y est toujours vivace.

L’immigration a eu certainement une incidence sur le résultat des élections surtout après les déclarations « généreuses » de la Chancelière. La crainte de perdre à nouveau un acquis encore récent doit probablement être prise en considération. La peur du déclassement génère des réflexes de repli. Ce sont les classes moyennes qui sont les plus craintives. Mais l’Allemagne prospère a besoin de main d’œuvre pour faire tourner sa machine économique. Outre les difficultés que l’intégration des migrants peut parfois poser, l’Allemagne a surtout besoin d’une main d’œuvre qualifiée souvent disponible dans les bassins d’emplois en Europe centrale.

Enfin, et c’est un constat général en Europe, le fossé se creuse de plus en plus entre la société urbaine et la société périurbaine.

 

II- Les conséquences du vote du 24 septembre

Elles sont sérieuses :

– Si le score de la CDU-CSU est de loin le plus élevé et couvre l’intégralité du territoire, il est néanmoins en recul de 8 points par rapport à celui réalisé en 2013. Après trois mandats successifs, la quête d’un quatrième mandat par la Chancelière pouvait être considérée comme le mandat de trop. L’exercice du pouvoir use. Avec ce médiocre résultat, la Chancelière a perdu de son crédit. A brève échéance, la lutte pour sa succession sera ouverte.

– La coalition tripartite (c’est une première) dite « Jamaïque » sera difficile à mettre sur pied et prendra du temps. Le programme des Verts et celui des Libéraux sont assez difficilement conciliables, notamment dans le domaine de la défense, les Verts étant attachés au désarmement.

Enfin, la CSU pourrait mener la vie dure à une CDU affaiblie.

On peut penser cependant que le pragmatisme, le sens du compromis allemand et l’habileté de la Chancelière prendront le dessus.

 

III- L’UE et la relation franco-allemande

Le leadership de fait de l’Allemagne dans l’UE sera momentanément moins fort. Le contraste est, en effet, frappant entre la situation politique d’une France centralisée où un jeune Président dispose à la fois d’importantes prérogatives constitutionnelles, d’une confortable majorité à l’Assemblée nationale et de temps et celle de l’Allemagne fédérale, la loi fondamentale de 1949 donnant de larges pouvoirs au Parlement (Bundestag et Bundesrat). Mais ce contraste politique n’efface pas le décalage de puissance économique entre l’Allemagne et la France qui s’est beaucoup accru ces dernières années.

L’UE fonctionne sur la base de compromis, dont l’élaboration est très souvent laborieuse, passés entre l’ordolibérale Allemagne et la France keynésienne, qui sont ensuite acceptés par leurs autres partenaires car ils représentent en quelque sorte un point d’équilibre.

Ce qu’on appelle en France « le couple franco-allemand » a pour socle le réalisme.

 

Christian Casper, 15 àctobre 2017

 

 

* Ce voyage a été concomitant avec le 500e anniversaire des 95 thèses de Luther affichées en 1517 sur la porte de son église de Wittenberg.

Sa révolte contre la pratique des Indulgences a conduit, face à la résistance d’une papauté qui ne pouvait pas tolérer qu’on puisse contester son autorité morale et temporelle en Europe, à la Réforme. Sur un fond de querelle religieuse, ce conflit devait conduire, à l’issue de la guerre de Trente Ans (1618-1648), à la fin de la conception d’un Empire universel chrétien. Désormais, la notion d’Etat dans lequel le prince exerce sa pleine et entière souveraineté s’est substituée au Saint Empire dont le cadre traditionnel a été cependant préservé.

 

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