Libres propos de Christian Casper – mars 2018 : Les Balkans et l’Union Européenne, vers la fin des élargissements ?

Dans son acception la plus vaste, l’Europe du Sud-Est comprend la Hongrie, la Slovaquie, l’ex-Yougoslavie, l’Albanie, la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, et la Turquie d’Europe. L’Europe du Sud-Est est traitée comme une entité dont les Balkans ne constituent qu’une sous-région. La géographie distingue trois groupes de pays dans les Balkans :

– les Balkans méridionaux : la Grèce et ses îles, la Turquie d’Europe ;

– les Balkans orientaux :  la Roumanie et la Bulgarie ;

– les Balkans occidentaux : la Slovénie, la Croatie, la Serbie, le Kosovo,  la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, l’Albanie et la Macédoine. Ces pays ont, à l’exception de l’Albanie, fait partie de la Yougoslavie qui a implosé en 1991.

 

I- Les Balkans méridionaux

Si la Turquie d’Europe est très peuplée et comprend Istanbul, ville de quinze millions d’habitants située principalement sur la rive droite du Bosphore, la Turquie doit cependant être rattachée à l’Asie où se situe 95 % de son territoire.

Et pourtant, ce pays est candidat à l’adhésion depuis 1987.

Etat associé à la CEE (Communauté économique européenne) dès 1963, membre de l’OTAN, signataire d’un accord d’union douanière avec l’UE en 1995 (ce qui ne devrait plus être le cas du Royaume-Uni !), la Turquie, dont les négociations d’adhésion ouvertes en 2005 sont très peu avancées (dix-huit chapitres seulement sur trente-cinq ont été ouverts, un seul chapitre a été fermé), devra probablement se contenter d’un statut inférieur (coopération ou partenariat), compte tenu de l’état de l’opinion publique de l’UE à son égard.

En revanche, la Grèce a connu un traitement particulièrement bienveillant puisqu’elle a été admise dans l’UE dès 1981 et qu’elle a même pu rejoindre l’UEM (Union économique et monétaire) en 2001.

« On ne ferme pas la porte à Platon » a déclaré un ancien Président de la République pour justifier l’entrée de la Grèce face à une Commission européenne sceptique sur l’état réel du pays.

On ne reviendra pas sur les pratiques politiques de la Grèce, sur ses difficultés économiques et sur la gestion de ses finances publiques conduisant en 2010 à un accroissement abyssal d’une dette (« cachée »). Plusieurs plans de renflouement de la BCE, de la Commission et du FMI ont permis de redresser une situation qui reste précaire.

 

II- Les Balkans orientaux

L’UE a également fait preuve de beaucoup de souplesse et de compréhension vis-à-vis des Balkans orientaux (Bulgarie et Roumanie). Ces pays ont été admis dans l’UE en 2007 avec un léger retard par rapport à la vague d’adhésion de 2004. La corruption y reste endémique. Leur situation économique, déjà médiocre en 2007, a peu progressé (le PIB par habitant de la Bulgarie est égal à 47 % de la moyenne européenne).

L’état de l’économie de ces pays était pourtant meilleur que celui des pays d’Europe de l’Est au moment où ils se sont affranchis de la tutelle soviétique.

 

III- Les Balkans occidentaux

Les Balkans occidentaux n’ont pas bonne réputation dans l’opinion publique européenne. On en parle surtout quand il s’agit de faire du tourisme sur la côte adriatique. Est-ce parce qu’ils ont connu du XIVe au XIXe siècles cinq cents ans de domination ottomane ? Est-ce parce que la période récente a été marquée par de sanglants conflits interethniques, notamment en Bosnie puis au Kosovo où l’intervention militaire a été surtout le fait de l’OTAN ? Est-ce parce que la religion musulmane (on compte 10 millions de musulmans sur une population de 65 millions d’habitants) coexistant avec les religions catholique et orthodoxe, y est présente et que « nulle part dans les Balkans l’appartenance ethnique ne coïncide avec les frontières politiques* » ? Dans les Balkans, l’appartenance à une ethnie prime sur l’appartenance à un Etat.

Toujours est-il que ces pays des Balkans font partie de l’espace géographique de l’Europe et qu’à ce titre ils auraient vocation à adhérer à l’UE dans la mesure où ils respecteraient les critères de Copenhague (présence d’institutions stables garantissant la démocratie, l’état de droit etc.) et une économie de marché viable.

 

Qu’en est-il des perspectives d’adhésion des pays des Balkans occidentaux à l’UE ? 

La Slovénie, de loin le plus prospère et le plus homogène de ces pays, a pu adhérer assez rapidement à l’UE (2004), puis à l’UEM (2007). La Croatie l’a suivie plus tard (2013) ; elle n’est pas membre de l’UEM.

Concernant les autres pays, la Commission européenne a adopté le 6 février 2018 une stratégie dont le titre est rébarbatif : « Une perspective d’élargissement crédible ainsi qu’un engagement de l’Union européenne renforcé pour les Balkans Occidentaux » afin de relancer un processus d’adhésion commencé en 2003 à Thessalonique et qui n’avance pas. Il y est évoqué une perspective d’adhésions en 2025, surtout pour la Serbie et le Monténégro, déjà officiellement candidats. Quatre autres pays (l’Albanie, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine) sont concernés mais, pour eux, la perspective est plus éloignée encore. Tous ces pays sont en fait censés mener d’indispensables réformes pour assurer leur stabilité politique, assainir leur justice et leur fonction publique, éradiquer la corruption, faire respecter les normes et valeurs européennes etc., et on est loin du compte.

Du côté des pays membres de l’UE, l’accueil a été réservé. Ces dates ne leur paraissent pas réalistes. Alors que vont s’ouvrir les débats sur le cadre financier pluriannuel (CFP) couvrant la période de 2021 à 2027, certains membres se soucient de préserver les fonds destinés à la politique agricole commune et à la politique de cohésion. Beaucoup d’entre eux craignent que les mouvements nationalistes et eurosceptiques mettent en avant ce nouvel élargissement pour peser sur la campagne pour les élections au Parlement européen de 2019. En outre, la Grèce bloque l’adhésion de la Macédoine considérant que ce nom lui appartient. Enfin, cinq pays de l’UE, dont l’Espagne et Chypre, refusent de reconnaître le Kosovo craignant de créer un précédent pour leurs minorités.

 

De fait, le cœur n’y est plus. Il y a en quelque sorte « une fatigue liée à l’élargissement ».

Est-ce un signe annonciateur de la volonté des pays membres de se pencher sur la « refondation de l’UE », « refondation » que des dirigeants appellent de leurs vœux tout en ne souhaitant pas modifier des traités qui devraient subir l’épreuve de vingt-sept ratifications parlementaires ou populaires.

Et cela signifierait-t-il que les Balkans occidentaux vont rester aux portes de l’UE et est-ce souhaitable ?

La Russie orthodoxe, la Turquie ne manqueraient de continuer à y exercer une influence qui ne ferait que s’amplifier. Quant à la Chine, elle investit beaucoup dans cette région, en particulier dans les infrastructures portuaires et ferroviaires. Avec la Grèce, les Balkans occidentaux sont devenus leur point d’accès préféré (c’est l’une des routes de la soie) pour accéder au centre et au nord et de l’Europe.

 Christian Casper, mars 2018

 

* Paul Garde : Les Balkans, héritages et évolutions, collection Héritages et évolutions, page 32

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